Virginie Despentes, autopsie d'une
alternative
Par Antoine, pour CiteG
«
Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la
décoration d'intérieur et les enfants au parc, et des
femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire
du bruit et des embuscades » -
Virginie Despentes - King Kong
Theory
Elle
est de celles, comme elle dit. « J'écris de chez
les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les
frigides, les mal baisées, les imbaisables, les
hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand
marché à la bonne meuf ». Elle
écrit là mais de partout. Les yeux loin au-dedans.
Portraits de femmes et d'hommes qu'elle aligne dans ses romans,
blessés, friables, et pour autant pas chiants, des
personnages pas épargnés mais fondamentalement
insoumis. Belle alchimie de désespoir et de révolte.
Et ça force le respect, ce malaise là saisi
directement à la gorge et qu'elle achève sous des
litres d'encre. Elle écrit de cette cassure, habitée
par la fêlure ou l'habitant toute entière, c'est
selon. Dans cet interstice exigu, dans lequel il serait simple de
basculer d'un côté ou de l'autre, Virginie
Despentes maintient l'équilibre. « Je ne
m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je
n'échangerais ma place contre aucune autre, parce
qu'être Virginie Despentes me semble être une affaire
plus intéressante à mener que n'importe quelle autre
affaire ». Et comment.
Considérée encore aujourd'hui comme une figure
emblématique du nouvel élan rencontrée par la
littérature française dans les années 90, loin
des cultures académiques et pompeuses, l'auteur à
l'aura de rock star, longtemps baptisée « l'auteur
de Baise-moi », est la continuité logique et
sûre d'une énergie populaire et
décomplexée, entraînant dans son sillage une
mouvance d'auteurs nourris de musique rock et de culture
urbaine.
Ses romans au style oral et franc se nourrissent d'une
sensibilité écorchée et d'une
réalité brutale. Grammaire fracturée,
vocabulaire organique, thématiques crues et heurtées,
c'est tout naturellement qu'elle devient, en quelques publications,
une véritable reine de la littérature
trash.
De la bio que donne son éditeur on apprendra ceci :
« Candidate libre au bac, Virginie Despentes a fait tous
les métiers : femme de ménage à Longwy,
hôtesse dans un salon de massage à Lyon, pigiste pour
des journaux rock et porno ou vendeuse au rayon librairie du Virgin
Megastore à Paris ».
Fille unique de fonctionnaires tranquilles, elle brave les
interdits familiaux en devenant l'égérie d'une
génération qui en a marre d'entendre les mêmes
bobards et qui est obligée de dessiner la même vision
du bonheur depuis la maternelle. Elle dépeint un monde
malsain et sans concession, univers aux cent pas, le long des
trottoirs et derrière les portes closes. Le viol, les coups,
la violence retournée contre soi ou vers l'extérieur,
les blessures que l'on inflige, les envies irrépressibles,
sexualités transgressives, désirs inassumés :
l'humanité primale qu'on se refuse. Et que d'un coup, ne pas
être capable, ne pas pouvoir, ne pas savoir, s'autoriser
doucement. S'agit de ne plus culpabiliser de n'être que ce
qu'on est. C'est la naissance d'une alternative au consensus
ambiant.
Malgré et sans doute à cause d'un talent
incontestable pour frapper ferme en dessous de la ceinture et
décrire les failles et les faiblesses de la
société qui l'entoure, les débuts furent
évidemment difficiles. Faire accepter une écriture si
peu complaisante impliquait une révolution des
mentalités, et a probablement marqué une étape
dans la politique éditoriale de certaines maisons
d'éditions. Les refus pleuvent, mais un nouvel
éditeur, Florent Massot, soutient ce ton singulier. La
polémique n'a pas traîné : là où
certains ont vu en Despentes un véritable
phénomène culturel, d'autres ont parlé de
« littérature vidéo », une
littérature creuse qui se contenterait de rapporter un monde
glauque où le sexe ne serait qu'un outil facile. Rejet.
Procès d'intention. Le même geste toujours et depuis
la nuit des temps : tourner la tête, ne pas concevoir. C'est
le lynchage médiatique.
Très vite taxée d'une image de scandaleuse
après la sortie de son premier roman, le sulfureux et
injecté Baise-moi, elle a su
démontrer qu'au-delà du scandale annoncé,
prenait forme sous sa plume un véritable propos. Dans ce
roman notamment, la « désobéissance
» est totale. Beaucoup aurait attendu d'une jeune femme
de la vingtaine un roman sur son premier chagrin amoureux, plein de
théories en rose et bleu, elle livrera le récit d'une
destruction fulgurante de soi et de ses acquis, où sa plume
éclate les interdits et s'engage afin de mettre à
jour une société où les discriminations
sexuelles et les abus sont incontestables. L'impact dans le mental
de ses nombreux détracteurs est d'autant plus violent,
qu'elle met en avant des mécanismes fatalement humains.
Despentes devient « l'homme à abattre
», ou plus bêtement la femme à soumettre.
Mauvaise pioche, son stylo s'essouffle moins vite que les mauvaises
langues.
Virginie Despentes, malgré la polémique, ne
s'arrêtera pas en si bon chemin, en 1996 paraît son
second roman, Les chiennes savantes aux
éditions Florent Massot, un succès qui la confirme en
tant qu'écrivain. En 1997, son troisième opus
les Jolies Choses chez Grasset, lui vaut
la récompense du Prix de Flore en 1998 et le prix St
Valentin en 1999. C'est d'ailleurs cette même année
que parait Mordre au travers, aux
éditions Librio, son recueil de nouvelles au succès
phénoménal. Suit en 2002 Teen
Spirit aux éditions Grasset puis en 2004
bye bye Blondie, suivi deux ans plus tard
de King Kong Theory. C'est au travers de
ses succès, de ses récompenses, et du soutien
inconditionnel de ses lecteurs, qu'en véritable auteur de
talent, Virginie Despentes a su s'imposer. Non seulement elle, mais
sa vision du monde, assurément.